L’Inde, une puissance en tensions, par Sabine Jansen

L‘Inde, «de qui toute la terre a besoin et qui seule n’a besoin de personne », écrivait Voltaire dans l’Essai sur les mœurs (1756), possède un pouvoir d’attraction à la hauteur des mythes dont elle est porteuse. La littérature et, plus récemment, le cinéma ont contribué à forger ces images, entre cliché et réalité, qu’éveille toute évocation de l’ancien joyau de l’Empire britannique. De L’Inde sans les Anglais de Pierre Loti (1903), du Kim de Rudyard Kipling (19ÔO), à La Cité de la Joie de Dominique Lapierre pour la littérature, de La Révolte des Cipayes à Coup de foudre à Bollywood en passant par Gandhi, pour le cinéma, l’Inde lointaine habite nos imaginaires.

Pour le poète mexicain Octavio Paz qui y avait été ambassadeur, « l’Inde est plus vaste que le monde » et cette dimension la rend difficile à cerner. Immense (3,2millions de km2), populeuse (1,38 milliard d’habitants), plurielle (28 États et 8 territoires), l’Union indienne est aussi un miracle linguistique (plus de 1000 langues) et un chaudron religieux où coexistent hindouistes, bouddhistes, sikhs, musulmans, chrétiens… 1

Riche de tous les contrastes, la patrie de Gandhi, apôtre de la non-violence, est aussi celle où près de deux millions de femmes sont assassinées chaque année et où les conflits intercommunautaires sont parmi les plus meurtriers au monde. Présentée dans les manuels scolaires comme «la plus grande démocratie du monde », identifiée en 2001 par la banque d’investissement Goldman Sachs comme l’une des puissances émergentes à forte croissance du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), l’Inde est en proie aujourd’hui à de fortes secousses internes et à des défis extérieurs, susceptibles d’entacher son statut de « puissance fiable dépourvue d’ambitions hégémoniques »2.

Économie : brio et pesanteurs

Le slogan électoral du BJP (Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien) en 2014, «les beaux jours arrivent », n’est plus d’actualité. Certes, en 2019, le candidat du parti nationaliste hindou, Narendra Modi, a été réélu et reconduit comme Premier ministre de la cinquième puissance économique mondiale (devant la France), mais l’économie a connu la même année sa croissance la plus faible depuis sept ans (6,1%). La consommation intérieure, l’investissement privé et les exportations ont considérablement ralenti, alors que l’inflation flirte avec les 7 %. Le déficit budgétaire est de plus de 7 % et le niveau de la dette publique atteint 70 % du PIE, que la pandémie de la Cuvid-19 a fait chuter de 24 % en 2020, aggravant la situation.

Pourtant, l’Inde est devenue un géant, réalisant en l’espace de trente ans une réforme économique marquée par une libéralisation progressive, qualifiée de «furtive» en raison de sa prudence, mais qui n’en constitue pas moins une véritable révolution. Quatrième puissance agricole du monde, elle est le second plus important producteur de bétail. Si la part de l’agriculture a baissé ces dernières années, elle représente encore 15% du PIE et occupe 43 % de la population active.

Mais c’est d’abord le secteur tertiaire qui a porté le spectaculaire taux de croissance du pays depuis 2003 et qui contribue à 59 % de son PIB avec seulement 32 % de la main d’œuvre. Elle est une exportatrice majeure de services informatiques, brillant dans la création des logiciels comme dans la fourniture de services de sous-traitance commerciale, avec des pôles technologiques de premier plan (Hyderabad, Bengaluru). Le secteur manufacturier, adossé au charbon dont l’Inde est le troisième producteur, compte deux fleurons : le textile et l’industrie chimique. Plusieurs entreprises comme Tata, Arcelor Mittal ou l’Indian Space Research Organisation (lSRO) dans l’industrie spatiale attestent de son rayonnement économique mondial. Mukesh Ambani, classé cinquième fortune mondiale en 2020 par le magazine Forbes, symbolise la réussite indienne avec sa compagnie Reliance Industries Limited.

Il incarne le capitalisme de ces élites indiennes passées de l’industrie lourde traditionnelle, dont Ambani est l’héritier, aux Data et à la high-tech.
L’industrie emploie toutefois moins d’un quart de la main d’œuvre et représente à peine 26 % du PIE. En 2014, le gouvernement a lancé un plan « Make in India », assorti d’une autre injonction « Make for the World », avec l’ambition d’attirer les investissements étrangers. Les résultats se font pourtant attendre en raison d’une bureaucratie tatillonne, d’une corruption omniprésente et d’infrastructures de transports et de fourniture d’énergie insuffisantes. En 2020, le gouvernement a annoncé un plan de relance de 246 milliards d’euros assorti de réformes, visant à davantage d’autonomie et de souveraineté industrielle : l’Inde est certes la plus grande pharmacie de la planète mais 70 % des principes actifs utilisés par ses firmes sont fabriqués en Chine.
Pour y remédier, 24 « secteurs champions » ont été identifiés pour les dix ans à venir. Ils s’appuient sur les cinq corridors industriels ou économiques qui relient les plus grandes agglomérations, Delhi , Mumbai, Kolkata, Chennai, Bengaluru et Ahmedabad. Ces zones modernisées doivent contribuer à créer des emplois3 dans un pays où le chômage, estimé à au moins 6 % de la population, n’a jamais été aussi élevé depuis 45 ans. En 2018, la compagnie des chemins de fer indiens a reçu 25 millions de candidatures pour 90000 postes à pourvoir…

Pour lire la suite: L’Inde: une puissance singulière | Questions internationales N° 106 – Mars-avril 2021

Notes

1 Les données chiffrées et statistiques qui figurent dans cette ouverture sont celles données avec leurs sources par les auteurs dans les contributions qui suivent.
2 Isabelle Saint-Mézard,« L’Inde en Asie de l’Est: engagement sous réserve ? », Politique étrangère, 2-20 12, p.371.
3 Philippe Cadène et Yves-Marie Rault,« Les corridors industriels en Inde. Entre libéralisation du capital productif et stratégies de développement régional », EchoGéo [en ligne], 49/2019, mis en ligne le 23 octobre 2019, https://doi.org/IOAOOO/echogeo.17830

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