L’héritage ambigu de l’année 1989 par Ivan Krastev

mur01«L’histoire est une ironie en mouvement » avait écrit le philosophe européen Emil Cioran il y a un demi-siècle environ. Et il avait raison. Il y a vingt-cinq ans, Européens de l’Est ont détruit le mur de Berlin et ont ouvert leurs bras vers le monde au-delà de leurs frontières. Aujourd’hui, avec le même enthousiasme, les mêmes Européens de l’Est sont en train de reconstruire les murs détruits dans l’espoir de trouver une protection contre la misère et les dangers d’un monde devenu plus grand. Et le président russe Vladimir Poutine n’est pas le seul à blâmer la démocratie et la destruction créative du capitalisme pour le désordre actuel du monde. Jamais auparavant les legs de 1989 n’ont été plus contestée ou plus ambigus.
Dans la première décennie après la fin de la guerre froide, les observateurs politiques ont été focalisés sur la façon dont la chute du mur de Berlin a changé les anciennes sociétés communistes. Les changements ont été spectaculaires. Les gens devenaient plus libres, plus prospère et plus mobile. L’intégration européenne a été un franc succès et l’Union européenne prise comme un modèle du monde à venir. Mais en 1990, déjà, le politologue américain Ken Jowitt a averti que c’est le déni politique et intellectuelle de croire que l’effondrement des régimes communistes suffira pour que le reste du monde en soit largement épargné. L’impact global de l’année 1989 est, donc, l’héritage que nous devrions saisir.
Ce que nous commençons à réaliser c’est que la propagation de la démocratie et du capitalisme, rendu possible en 1989, a également changé la nature même de la démocratie et du capitalisme. Les États-providence démocratiques de l’Europe occidentale ont été victimes dans la victoire sur le communisme. Dans les années de la guerre froide, afin de garder la frontière fermée avec le communisme, les démocraties occidentales ont gardé les frontières entre les classes sociales ouvertes. Dans ce temps des démocraties nationales, le citoyen électeur était puissant parce que cette personne était en même temps un citoyen-soldat, citoyen-travailleur, et le citoyen-consommateur. La propriété du riche dépendait de la volonté des travailleurs à défendre l’ordre capitaliste. La défense du pays dépendait le courage du citoyen-électeur de se dresser contre ses ennemis. Le travail de cette personne faisait le pays riche et la consommation de cette personne a été le moteur de l’économie.
Pour comprendre le sentiment qu’aujourd’hui en l’Ouest la démocratie est en crise, nous avons besoin de regarder comment la dépendance des politiciens sur les citoyens a été érodée. Lorsque les drones et les armées professionnelles remplacent le citoyen-soldat, le motif principal de l’intérêt de l’élite au bien-être public est sensiblement affaibli. Inondant le marché du travail avec des immigrants à faible coût, tout en externalisant la production, les élites ont également réduite leur volonté à coopérer. Pendant la récente crise économique, il est devenu évident que la performance du marché boursier américain ne dépend plus de la capacité de consommation des Américains. C’est une raison de plus pour laquelle les citoyens perdent leur influence sur les groupes dirigeants. La perte de l’influence du soldat-citoyen, du citoyen-consommateur et du citoyen-travailleur explique la perte de pouvoir des électeurs. Nous y voilà avec le sentiment amer que ce qui a été annoncé en 1989 comme une libération des peuples est devenue la libération des élites. Et c’est bien la perte de pouvoir des électeurs qui alimente la méfiance croissante envers les institutions démocratiques et chauffe la révolte contre les élites.

L’accélération de la mondialisation et sa reconfiguration du monde est l’héritage le plus important de la chute du mur de Berlin. En 1980, l’enquête sur les valeurs mondiales a constaté que la richesse économique était sans rapport avec les niveaux de bonheur dans les sociétés. Les Nigérians d’alors étaient heureux comme Allemands de l’Ouest. Des études récentes montrent que les Nigérians  sont désormais heureux en fonction de leurs revenus. Une des raisons de ce changement est que, en 1980, très peu de Nigérians avaient une idée de comment les Allemands de l’Ouest vivaient. Cela n’est plus le cas aujourd’hui. Si il y a une dictature qui se développe dans l’âge de la démocratisation, c’est bien la ‘dictature des comparaisons’. Il y a trois décennies les gens se sont comparés avec le voisin à côté ; maintenant les comparaisons ont pris une dimension mondiale. Et la propagation des idées occidentales, de ses institutions et de ses pratiques n’ont seulement échoué à occidentaliser le monde, mais ont également conduite à un détournement de pouvoir de l’Occident.
Aujourd’hui, alors que nous luttons pour trouver un moyen de gérer non plus la mondialisation mais la réaction contre elle-même, comment devrions-nous juger les héritages de 1989?

Ivan Krastev
Traduction : Azra Isakovic
Source : GMF

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