Le triomphe du Moyen-Âge par Fedor Loukianov

Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est un choc entre des époques, des périodes historiques – et non entre des communautés historico-culturelles.

Il suffit d’un coup d’œil au programme de la récente conférence de Munich sur la sécurité pour être pénétré d’un sentiment de désespoir. Prenez la discussion intitulée « Le monde en 2015 : un ordre qui s’écroule, des gardiens réticents ». Ou bien le débat de clôture, le dimanche 8 février : « Est-ce la fin du Proche-Orient (tel que nous le connaissons) ? ».

Toutefois, ces thèmes n’ont rien d’étonnant. Les combats qui se poursuivent en ce moment même dans l’Est de l’Ukraine et l’État islamique témoignent d’une barbarie de plus en plus frappante.

Nous assistons au triomphe mondial de l’esprit médiéval et de ses guerres intestines. On ne discerne plus aucune stratégie, à supposer qu’il y en ait jamais eu : tous les plans et calculs sombrent dans un univers de passion sanguinaire.

Il y a un peu plus de 20 ans, le spécialiste américain des relations internationales Samuel Huntington signait son célèbre article (étoffé en livre par la suite) sur l’inévitable « choc des civilisations » après la fin de la Guerre froide. Les sombres mises en garde du professeur ont dissoné dans l’euphorie qui régnait à l’époque en Occident, et fait l’objet d’un rejet catégorique de la part de nombreux commentateurs. D’autant qu’Huntington n’échappait pas à la schématisation et aux simplifications intrinsèques des travaux appartenant à un genre aussi spéculatif que l’approche civilisationnelle.

Néanmoins, ses appels à ne pas céder aux illusions et à prendre conscience que l’humanité, avec l’effondrement du communisme, n’avait pas résolu tous ses problèmes apparaissent, deux décennies plus tard, bien plus sensés que les œuvres mainstream de la période.

Il est encore impossible de dire si le diagnostic de Huntington sur le choc des civilisations était juste. Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est un choc entre des époques, des périodes historiques – et non entre des communautés historico-culturelles.

Il y a plusieurs siècles, de bons chrétiens brûlaient volontiers des gens en place publique et massacraient des villages entiers pour intimider l’ennemi – à l’instar de l’EI aujourd’hui. Et les guerres intestines suivant la loi du talion n’ont jamais vraiment disparu. C’est simplement qu’avec le temps, les avancées sociopolitiques ont créé certaines normes, destinées à limiter toutes ces pratiques ancestrales.

Pourquoi Huntington et les autres pessimistes du début des années 1990 étaient-ils dans le vrai ? Tout a commencé avec la certitude du monde occidental qu’avec la disparition de l’éternel obstacle que constituaient l’URSS et le bloc soviétique, les conceptions humaines et sociales les plus avancées, dont les racines plongeaient dans le Siècle des Lumières, pourraient dès lors être diffusées dans le monde entier.

Mais une contradiction essentielle a surgi, qui a engendré la situation regrettable que l’on observe actuellement. En tentant d’accélérer l’histoire, les principales puissances mondiales ont commencé à revoir le principe clé qui avait fondé les relations internationales durant près de 400 ans, soit justement depuis le début du Siècle des Lumières : celui de l’immuabilité de la souveraineté des États-nations en tant qu’éléments structurels du système mondial.

Et c’est précisément cette réinterprétation de la notion de souveraineté qui a eu le plus grand impact sur les événements survenus dans le monde à partir des années 1990.

Conditions uniques du projet européen

Depuis le début des années 1990, on a assisté à plusieurs tentatives de repenser ce concept. L’Union européenne, cette communauté unique d’États construite sur une limitation progressive de leurs souverainetés respectives, en a été une force motrice. Dans l’Europe occidentale de la seconde moitié du XXe siècle, la mise en commun des droits souverains des peuples a servi de remède contre le chauvinisme destructeur qui avait plongé coup sur coup le Vieux Continent dans des guerres de grande ampleur. Ce remède a fait ses preuves.

Cependant, la réussite du projet européen est due à des conditions géopolitiques uniques, qui ont formé un terreau propice à l’intégration. En s’unissant, les États d’Europe se sont cuirassés contre un ennemi commun (l’URSS) et ont délégué leur défense à un acteur externe (les États-Unis). Sans ces éléments, la réconciliation miraculeuse des nations européennes aurait pu ne pas arriver.

Après la fin, opportune et réjouissante pour l’Occident, de la Guerre froide, l’Europe est arrivée à la conclusion qu’elle devait non seulement perfectionner sa récente expérience et sa perception nouvelle de la souveraineté mais également les exporter. Les politiques européens n’ont pas tenu compte du caractère unique des conditions dans lesquelles avait grandi la communauté européenne. Ils ont commencé d’étendre les normes et règles de l’UE à la région directement voisine. Puis, à l’échelle mondiale, les Européens ont élaboré un concept entérinant la possibilité de faire abstraction de la souveraineté d’un État au nom de la défense des droits de l’homme. L’idée est belle mais, étant donné l’impossibilité de s’entendre sur les critères rendant une intervention nécessaire, les États occidentaux se sont mis à interpréter de façon arbitraire et préconçue cette « responsabilité de protéger ».

Ainsi, le noyau du système westphalien – l’État-nation souverain – a de facto cessé d’exister en tant que tel dans l’ordre qui avait surgi après la fin de la Guerre froide, et la disparition de ce noyau a naturellement ébranlé l’ensemble du système.

Ainsi, l’humanité n’a pas fait un pas en avant, vers une nouvelle étape inconnue de son évolution, mais bien en arrière – vers le monde tel qu’il existait avant le système westphalien, lorsque les humains s’identifiaient par rapport à leurs origines ethniques et leur religion, et non par leur appartenance à un État-nation.

La bataille d’Azincourt en 1415. Crédit : archersdecompiegne.fr

La bataille d’Azincourt en 1415. Crédit : archersdecompiegne.fr

Le Moyen-Âge est revenu, remplaçant le monde moderne après une brève tentative de bâtir un monde postmoderne. Le morcellement féodal de l’Ukraine et la bestialité fanatique de l’EI, lequel rejette les frontières, n’en sont que les manifestations les plus criantes. La nouvelle guerre de Trente Ans, vu le rythme de vie actuel, sera probablement bien plus courte que la première, mais l’essence de ce conflit à niveaux multiples et à l’intensité en dents de scie sera la même.

Il est évident qu’il ne s’agit pas du terminus, que l’histoire ne s’arrêtera pas là. Il est possible que le développement suive une spirale, et que la nouvelle spire dans laquelle il s’engagera permette aux États de se repositionner fermement en tant qu’uniques leviers de défense contre les menaces transfrontalières. Mais il est aussi possible que les États ne parviennent pas à re-légitimer leur droit à la violence et à la représentation collective des intérêts des citoyens, qui s’empresseront de trouver protection dans de nouvelles formes d’auto-organisation. Cette nouvelle autodétermination pourrait aussi aboutir au scénario décrit par Huntington. Dans tous les cas, l’époque ayant succédé à la Guerre froide restera dans les mémoires comme l’illustration d’un contraste saisissant qui oppose, d’une part, les intentions et les attentes et, d’autre part, les résultats des efforts visant à concrétiser ces dernières.

Source : Le Courrier de Russie

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